Évangile selon Luc 10, 1-9: Parmi ses disciples, le Seigneur en désigna encore soixante-douze, et il les envoya deux par deux devant lui dans toutes les villes et localités où lui-même devait aller. Il leur dit : « La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson. Allez ! Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. N’emportez ni argent, ni sac, ni sandales, et ne vous attardez pas en salutations sur la route. Dans toute maison où vous entrerez, dites d’abord : ‘Paix à cette maison.’ S’il y a là un ami de la paix, votre paix ira reposer sur lui ; sinon, elle reviendra sur vous. Restez dans cette maison, mangeant et buvant ce que l’on vous servira ; car le travailleur mérite son salaire. Ne passez pas de maison en maison. Dans toute ville où vous entrerez et où vous serez accueillis, mangez ce qu’on vous offrira. Là, guérissez les malades, et dites aux habitants : ‘Le règne de Dieu est tout proche de vous.’ »

 

Aujourd’hui, c’est un culte particulier : c’est mon culte d’adieux à la paroisse de l’Arnon. Pendant seize ans j’ai été pasteur ici. Nous avons parcouru un bon bout de chemin ensemble. Maintenant nos voies se séparent. Mais il est bon de se rappeler ces années où nous avons marché ensemble. Car cela a marqué nos vies. Une empreinte restera en nous.

 

Cette image du chemin me parle. Car ces seize années ne furent pas tout d’un bloc. En seize ans, les villages ont changé. La paroisse a changé. Ma vie aussi a changé, ne serait-ce que par la naissance de trois enfants, et les différentes péripéties que nous avons vécu avec eux.

Vous aussi, vous avez changé : seize ans de plus, ce n’est pas rien. Et bien sûr, moi-même, j’ai changé. À trente-trois ans, les études sont encore toutes proches. Seize ans plus tard, à quarante-neuf ans, la retraite ne semble plus si loin.

 

J’aurais pu faire un message qui aurait été une succession de souvenirs, de moments que nous avons vécu ici. Mon message sera d’un autre genre : une méditation sur le temps qui passe et qui nous transforme, sur les années qui s’accumulent et qui ébranlent nos certitudes, sur l’expérience qui nous amène à poser un regard différent sur le monde qui nous entoure et sur nous-mêmes.

 

Pour cette méditation, je ne suis pas allé très loin. J’ai pris l’Évangile fixé pour ce jour par le lectionnaire. Un Évangile très riche. Je m’arrêterai sur trois paroles.

 

Il y a d’abord cette constatation de Jésus : « La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. »

« La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. »

Près de 1700 paroissiens, 11 villages, 5 églises. Et moins de vingt personnes au culte le dimanche. C’est ainsi que la paroisse de l’Arnon s’est présentée à moi.

On se demande alors : « Mais par où commencer ? », « Que faire pour que quelque chose se passe, pour que cette paroisse vive ? »

Avec le recul des années, on finit par se demander si l’on a pris les choses par le bon bout. « La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux », cela semblait clair : la moisson, ce sont les gens tout autour ; les ouvriers, c’est moi, c’est nous.

Mais n’est-ce pas aller un peu vite en besogne ? Est-ce aussi clair que ça que je suis du côté des ouvriers ? Ne suis-je pas aussi moi-même cette moisson abondante qui attend que quelqu’un la ramasse et la mette dans les greniers de Dieu ? Eh oui, la première terre à évangéliser, c’est mon cœur, c’est ma vie.

Quand on débute dans le ministère, on se croit facilement un prophète, un champion de la foi. Les années nous amènent à plus de modestie. On se demande alors si l’on a seulement commencé à croire. « Qu’en est-il de la moisson de ma vie ? Est-elle aussi abondante que Jésus le dit ? »

On se met à douter. Et il est important de le faire. Mais il est aussi important d’aller plus loin, et de se mettre à douter de ses propres doutes. Notre intelligence ne peut pas tout embrasser, tout comprendre. On apprend alors à s’en remettre à celui qui est plus grand que nous, à celui qui est aussi plus grand que notre esprit et notre cœur.

Oui, la moisson de ma vie, elle n’est pas à l’abandon, elle n’est pas laissée à mes seules forces. Il y a quelqu’un qui s’en occupe. Même si je ne le vois pas. Même si je ne le sens pas. Et c’est une grande de joie de pouvoir compter sur lui.

 

Une moisson où nous sommes nous-mêmes le blé. C’est une approche étonnante. Mais avec les années, on s’aperçoit toujours plus que, la vie d’une paroisse, ce ne sont pas juste des activités et des chiffres, mais quelque chose qui se joue à l’intérieur, dans les cœurs. Une vie de foi, d’espérance et d’amour.

 

Regarder à l’intérieur… Nous oublions souvent de le faire. Nous passons alors à côté de certaines paroles de l’Évangile.

Quand Jésus dit : « Voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups », on a envie de sourire. Des loups assoiffés de sang, il n’y en a pas dans nos villages.

Pourtant, je peux vous l’assurer, dans le ministère, on en rencontre, des loups ! Mais pas dehors. Dans nos cœurs. Des loups coriaces qui veulent à tout prix faire tomber le ministre, qui veulent à tout prix l’entraîner loin du bon berger.

Dès le premier succès, le pasteur se verra comme le Sauveur dont les gens ont besoin. Il se fera aussi Créateur pour imaginer une paroisse ou même une Église renouvelée. Il rêvera de plaire, peut-être même d’être idolâtré. Eh oui, « Vous serez comme Dieu ! », c’est le refrain du tentateur. Et l’on tombe toujours dans le panneau.

Jésus dit que, pour aller au-devant de ces loups et les vaincre, il faut être un agneau. Se savoir faible et s’attacher au bon berger. Ne compter que sur lui.

Oui, le berger du troupeau, le berger de l’Église, c’est le Christ. Et c’est en se plaçant lui-même sous sa garde que le pasteur rappellera cette présence. C’est là le sens du ministère : ne pas se croire le Sauveur du monde, mais s’en remettre à celui qui nous guide et qui nous appelle par notre nom. Oui, « même si je marche dans la vallée de l’ombre de la mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi. Ta houlette et ton bâton me rassurent. »

 

Oui, la foi – une foi vivante, une foi vécue – , c’est ce qu’il y a de plus important pour un pasteur. Et ce n’est pas aussi évident qu’on pourrait le penser. À la faculté de théologie, ce n’est pas cela que l’on cultive et que l’on apprend, mais toutes sortes de théories, de systèmes, d’analyses. Et lors du stage, ce n’est pas beaucoup mieux. L’important, ce sont les méthodes, les astuces, les trucs.

Et c’est ainsi qu’on débarque en paroisse des encyclopédies sous un bras, des boîtes à outils sous l’autre. On peut se sentir un peu encombré.

 

Lorsqu’il envoie ses disciples, Jésus leur dit : « Ne portez ni bourse, ni sac, ni sandales. » En d’autres mots, ne rien emporter avec soi. Être dégagé. Être disponible. Les mains vides. Prêt à la rencontre. Prêt à se laisser surprendre.

Une jeune novice a dit un jour à Thérèse de Lisieux : « Quand je pense à tout ce que j’ai encore à acquérir ». Et la sainte de lui répondre : « Dites plutôt à perdre ».

Bien sûr, il est bon d’apprendre : on découvre de nouveaux horizons, on sort de soi-même. Mais ensuite, il est important de dépasser ce que l’on a appris. De voir que la réalité est toujours plus riche que ce que l’on croit en avoir compris.

La foi n’est pas une théorie. Ce n’est pas un système que l’on pourrait représenter à l’aide d’un schéma. La foi, c’est vivre dans ce monde, dans notre quotidien, avec Dieu. En étant disponible à sa voix, à sa présence. En sachant lui offrir nos rencontres et nos journées.

 

Il est facile de jouer au pasteur, de jouer au missionnaire, de jouer au bon croyant. Mais il est beaucoup plus difficile d’être vraiment pasteur, d’être vraiment croyant, en toute honnêteté.

Seize années de ministère dans une même paroisse, c’est une bonne occasion de regarder la réalité en face. De découvrir qui l’on est vraiment. Sous le regard des autres. Et surtout sous le regard de Dieu.

 

Amen